Ici on peut voir un petit personnage simplifié qui a l'air de poser avec un gros ballon à ses côtés.

Le divertissement

Je viens juste d’ouvrir les portes de mon atelier pour cet après-midi. L’entrée est libre. Les passants peuvent découvrir tout l’été dans ce lieu transformé en galerie un ensemble de mes peintures. La météo a prévenu ce matin qu’il allait faire chaud dans la journée. C’est la canicule. Alentour le village parait mort, écrasé de chaleur. Déjà avant midi pas un chat ne passait. On entendait juste parfois le léger sifflement d’une voiture électrique onduler depuis la rue.

Quelqu’un s’est décidé à entrer. C’est un homme seul. C’est rare d’avoir un visiteur dès l’ouverture. Celui-ci espère trouver chez moi un peu d’ombre j’imagine, plutôt que s’exposer à la chaleur torride. L’homme me salue. Bonjour monsieur. Je suis assis sur une chaise dans un coin. Je tiens un livre entre les mains. Parfois je prends un carnet de croquis alors les gens peuvent voir des dessins quand ils regardent par-dessus mon épaule. Le carnet ou le livre ça donne une contenance. J’observe le gars. Il est entré c’est déjà bien. J’essaie de deviner si plus tard il voudra engager la conversation. Il découvre les peintures présentées au mur. Il avance. Prend du recul. S’arrête soudain comme sous l’effet d’une hésitation. Plisse les yeux. Reprend son élan pour tourner en rond autour de la cimaise du milieu. Son attitude témoigne d’une attention polie. Ça n’accroche pas on dirait. Il a un sourire de gène. Le cheveu rare est gris. Presque blanc. Un drôle de bouc pointu au menton, étonnamment noir et dru surtout vers la pointe. Ça lui donne un air d’oiseau quand il lève la tête pour regarder les dessins là-haut sur l’étagère. Le teint foncé. Bronzé. Les pommettes légèrement parcheminées. L’homme porte une veste sportswear et un pantalon beige ordinaire. Il a un chien. Un molosse resté sagement assis sur son derrière dès l’instant où à l’entrée il fut pourtant délivré de sa laisse et qu’on sentait sa joie. Il a cet air de docilité, attentive envers son maître, qui signale les bêtes bien dressées. Je crois que c’est un bouledogue. Ou un boxer ? Ces cerbères avec de vilains museaux retroussés. Il halète par intermittence. En respirant il émet des bruits de museaux mousseux et difficultueux qui bravent la profondeur silencieuse du lieu. Je n’aime pas trop ce regard fixe et brun empli de nuit animale que je croise par intervalles. Il donne parfois des à-coups nerveux de la tête dans ma direction. Moi je suis plutôt chat.

Ne vous inquiétez pas il est gentil dit le maître qui a pensé que je m’intéressais à sa bête. On peut le caresser : il aime bien les gens. Le lieu d’exposition était un endormi qu’on vient tirer d’un profond sommeil et le silence est maintenant comme un voile déchiré sur des gisants de pierre. Je souris poliment au visiteur pour lui dire que je comprends et l’encourage à poursuivre sa visite. Non merci je ne souhaite pas caresser ce chien. L’homme se tourne à nouveau vers les dessins. L’animal suit cahin-caha le mouvement, presque en glissant comme si le sol était de glace. Il se redresse et tournant la tête regarde au loin dans la direction opposée, vers la porte-fenêtre. Toute langue dehors je le vois aviser la lumière aveuglante dans la rue accablée de chaleur. Les yeux sombres se plissent encore. Je perçois un grognement entre les dents : c’est une plainte légère et résignée. Je comprends qu’il a soif or l’attention de son maître est pour le moment placée ailleurs. Dois-je agir. Ce n’est pas à moi de penser à ce chien saperlipopette. Je vois que son maître a une gourde par-dessus le marché. Je reste vissé à ma chaise, comme accablé par un poids. Je me vois dans ces rêves nocturnes où le corps reste paralysé en dépit des efforts extravagants entrepris pour déplacer des membres imaginaires. L’homme me demande si c’est moi qui fait les tableaux. Je dis oui. Il dit c’est bien. Il aime l’art naïf. Au moins il y a de la couleur. C’est gai. Un esprit de de liberté se dégage. Au contraire quand les peintures sont trop sombres et grises alors c’est rébarbatif. Ici ce n’est pas le cas. Les personnages font un peu peur, ceci dit. C’est à cause des masques qu’ils portent sur le museau. Je dis museau car on n’est pas sûr qu’ils soient humains là-dessous. Comment dire. C’est un peu comme dans la planète des singes. Selon mon visiteur l’art ça doit être divertissant. Ce qu’il aime c’est le divertissement. Il ne doit pas y avoir d’explications à l’art. C’est simple comme chou. Il aurait aimé apprendre le dessin. Il essaiera de s’y mettre un jour mais le temps lui fait défaut et puis il devient vieux. Silence. On entend à nouveau les halètements du bouledogue pulser dans un coin. C’est comme un cœur qui bat. On se croirait à côté d’une grosse machine d’hôpital destinée à suppléer aux insuffisances respiratoires.

Il fait chaud ici dit l’homme. Je réponds oui et d’ailleurs ils ont annoncé des records. On prévoit des nuits tropicales. Je lui demande s’il est du coin. Il dit non. Il habite à l’autre bout du pays. Autrefois il naquit dans un pays lointain au-delà de la mer. Il a l’habitude d’avoir trop chaud. Je n’avais pas remarqué son accent d’origine étrangère. Le visiteur vient ici depuis une éternité trouver la fraicheur en été. Cette fois c’est la canicule. Avant il venait souvent avec sa femme en camping-car. C’était gai. Maintenant que sa femme est partie – je ne comprends pas si elle est morte ou si elle l’a quitté –, il continue quand même à venir ici en homme seul mais c’est rare. Ici dans l’ensemble on est bien reçu dit-il en recliquant la laisse au collier de son chien. Ça veut dire que la visite va se terminer. J’aurais dû prendre un chapeau et mon chien qui meurt de soif dit-il. Il n’est plus que l’ombre de lui-même le gros père. Vous n’auriez pas un peu d’eau à nous donner ? Je file dans la cuisine et coule de l’eau dans un vieux bol qui appartenait à ma grand-mère maternelle. Le chien avale goulument tout le liquide. Je vois la langue humide et rose pendre par-dessus les crocs, claquer l’eau en lapant comme une limace gluâtre étincelante dans l’atmosphère ombrée de la galerie. Il boit avec l’air concentré d’un peintre à l’ouvrage. On se croirait justement dans un tableau que Vermeer n’a pas peint mais qu’il aurait pu peindre. L’homme me salue. Je le remercie en retour de sa visite. Ils sortent s’exposer à la lumière crue de la rue. Nous allons tenter de trouver un coin à l’ombre en remontant depuis les bords de la rivière dit-il. Je dis bon courage pour trouver ça aujourd’hui.